L’empathie comme une fin, ou comme un moyen ?

Voici un article que j’ai rédigé pour la revue Revue d’Homéopathie, édité par le Fédération Nationale des Sociétés Médicales Homéopathiques de France

L’étude du comportement animal, et se faisant de l’intelligence animale, a pris aujourd’hui une dimension nouvelle. Depuis que les chercheurs dans ce domaine ont cessé de s’interdire l’affectivité dans leur regard. Ces chercheurs, en identifiant individuellement les animaux, en ont fait enfin des sujets. Ils ont vu en identifiant des individus que leur comportement pouvait influencer le groupe. Ils ont découvert l’existence d’une subjectivité et d’une individualité animale. Les travaux de Jane Goodall sur les grands singes ont bouleversé le grand public et modifier définitivement notre regard sur eux.

 

Certains comme Frans de Waal, le célèbre primatologue, vont même plus loin en acceptant l’anthropomorphisme non plus comme un danger dans l’observation mais comme nécessaire : « La proximité des animaux donne envie de les comprendre, pas seulement en partie, mais en totalité. Elle nous amène à nous demander ce qui se passe dans leur tête, tout en réalisant bien que la réponse ne peut être qu’approximative. Pour cela, nous utilisons tous les outils à disposition, y compris l’extrapolation à partir du comportement humain. L’anthropomorphisme est donc non seulement inévitable, il représente un outil puissant. »

 

Je suis intimement convaincu que la prochaine étape décisive après la sortie des laboratoires, sera pour les « savants » de faire tomber un autre mur, celui qui les sépare des hommes qui vivent avec les animaux. Écouter nos éleveurs parler de leurs animaux domestiques, parler de leurs bêtes ouvrira un champ d’étude inexploré à ces chercheurs qui trouveront à leurs portes, dans leurs campagnes, les réponses qu’ils vont chercher parfois très loin.

Notre rôle, en tant que vétérinaire homéopathe, est d’aider les éleveurs à « redécouvrir  » l’empathie qu’ils ont pour leurs animaux afin de les observer en tant que sujets.

 

Après des décennies pendant lesquelles, le mot d’ordre était : « vous êtes des producteurs et des gestionnaires ! », est venu le temps où la société, qui a demandé à ces éleveurs de produire au plus bas coût sans chercher à savoir comment, se retourne vers eux, accusatrice, et leur demande de penser : écologie, éthique, compassion, etc…

Cette demande semble se heurter à des obstacles qui ne sont pas ceux décrits par les médias. Les éleveurs, ceux que je connais, ne demandent rien de mieux qu’élever dans le sens le plus noble du terme. Mais, les qualités que cela requièrent furent tellement  considérées comme « futiles » dans l’agriculture « moderne » qu’il était de bon ton de s’en abstenir.

Le cas de cette vache est à ce titre intéressant : je soigne depuis 2 jours, chez M. C., une vache de race montbéliarde pour une mammite colibacillaire. Ces mammites, nommées parfois mammites paralysantes, sont en effet très graves. La toxine secrétée par ce colibacille, « bloque » le calcium sanguin, provoquant ainsi une hypocalcémie avec les conséquences inhérentes : hypothermie, faiblesse, anorexie, paralysie. La vache restant couchée, l’issue peut être fatale.

Son état ne fait qu’empirer malgré l’antibiothérapie mise en place (ampicilline + colistine), l’injection d’anti-inflammatoire (finadyne N.D), la calcithérapie (perfusion de Calcium) et une solution de sérum physiologique (Na Cl) en perfusion permanente.

Aujourd’hui, la vache est couchée, elle essaie de se lever mais n’en a pas la force et retombe. Elle se déshydrate très vite malgré la perfusion. Il faut dire qu’elle refuse de boire depuis 2 jours. La mammite concerne les deux quartiers arrière et le lait est transformé en eau sale.

Je demande à l’éleveur s’il a noté d’autres choses. C’est sa femme qui me répond : « Je crois qu’elle veut qu’on reste avec elle ». C’est-à-dire ?

« Elle gémit comme pour nous demander de rester. »

Le lait transformé en eau, la faiblesse paralytique, l’absence de soif, la déshydratation, ces symptômes sont intéressants mais ils sont assez communs dans ce type de situation.

En revanche, c’est ce que dit l’épouse de l’éleveur qui va me permettre de choisir le bon remède : le désir de compagnie et les gémissements pendant la fièvre.

 

L’ensemble me fait donc choisir Pulsatilla. Il sera donné en 9 ch toutes les trois heures par l’éleveur. Le lendemain, la vache se relevait et commençait à manger, mais plus étonnant encore, 2 jours plus tard le lait était redevenu normal.

Il est certain que sans la qualité d’observation de cette femme (il faut toujours demander aux femmes leur avis, elles hésitent moins à livrer leur sentiment), sans cette capacité à ressentir le besoin de compagnie de cette vache à ce moment, et cette simplicité pour l’exprimer, je n’aurais pas su choisir le remède.

Alors oui, cette vache ressentait le besoin d’une présence auprès d’elle, oui elle l’exprimait par ses gémissements, et cette femme a su entendre ce désir de lien voire d’affection.

Là encore, dans l’agriculture « moderne », ces qualités d’observation n’étaient pas nécessaires. Pourtant, c’est ces qualités qui ont fait pendant des siècles la qualité de l’Eleveur ! Elles sont toujours là, enfouies. Lorsque je me suis retourné vers l’éleveur après la remarque de sa femme pour lui demander s’il avait noté la même chose, il m’a répondu d’un grognement affirmatif et d’un signe de tête. Mais « on ne dit pas ces choses-là… »

Pour travailler avec les animaux, nous devons laisser résonner en nous, ce type de sentiment, ces impressions, sans barrière psychologique.

L’empathie est souvent un sentiment à double sens. L’histoire de L. et de son cheval me l’a appris avec émotion.

Vicomte est un cheval, selle français de 5 ans. Depuis décembre 2013 (7 mois auparavant) environ, il a un sarcoïde très important sur le jarret gauche. C’est une tumeur cutanée bénigne, mais pouvant devenir si grosse et multiple qu’elle compromet l’avenir de l’animal. Cela a commencé comme une petite verrue comme celle qu’il a sous l’encolure : une verrue plate, et une autre sur l’antérieur droit.

« Je l’ai acheté à 6 mois. A 2 ans il a été placé chez quelqu’un qui faisait de l’éthologie. Il a été castré à 19 mois.

L’année suivante, il a eu peur suite à un coup de canon à oiseau, il a sauté les clôtures et s’est fait une plaie à l’épaule droite. La cicatrisation a été longue.

Il a été débourré très facilement (lui apprendre le langage de l’équitation), aucun problème.

En van : il voyage très bien, monte sans problème.

Il a fait une petite colique à 1 an suite à la mise à l’herbe.

Il est froid dans sa tête : ne s’affole pas facilement

Il est très proche de l’homme, voire trop : collant. Très joueur, très dépendant de moi.

Au travail : très réactif, il engage fort, voire trop : il se touche les antérieurs avec les postérieurs et se blessent les glomes. Mais il travaille sans s’énerver, il pousse vraiment fort.

Il n’a jamais mis un coup de cul, rien, s’il a peur, éventuellement, il s’arrête.

Par rapport aux autres, il est soumis, pas dominant du tout, même avec le poney shetland.

La 1ère verrue est apparue au même endroit que la blessure à l’épaule, deux  ans après.

Le vent le fatigue, ça le met à plat.

Il est jaloux : si j’entre dans le pré et que je caresse d’abord le poney, il s’en va, il boude. »

Thèmes du vent:-Généralités, temps, venteux et orageux

-Généralités, vent

-Psychisme, sensible, au vent

Excroissances : -Peau, excroissances

-Peau, excroissances, fungus

-Peau, excroissances, condylomes, avec saignement

Psychisme, Impétueux

Psychisme, Affectueux

J’ai d’abord prescris Phosphorus 30 ch

Résultat nul, aucun changement.

C’est en reprenant le cas, et en posant des questions plus précises sur l’empathie de Vicomte, que sont arrivés des informations plus intimes liées à la maladie de L. Cet échange a eu lieu par téléphone, ce qui a peut-être aider L. à se livrer.

-Pouvez-vous m’en dire plus sur son côté collant dépendant ?

(silence)

« – J’ai une affection neurologique (sclérose en plaque) : quand j’ai mal aux jambes, je ne supporte pas d’être touchée, même le poids des vêtements est douloureux. Dans ces cas-là, il le sent, au lieu d’arriver à fond galop du pré comme d’habitude, il vient vers moi tête baissée : regarde tout de suite mes jambes, viens les renifler et pose son nez dessus tout doucement.

– D’autres exemples ?

(silence)

-Et avec le jet d’eau, je peux l’arroser n’importe où, il s’en fout, sauf sur les zones qui correspondent aux zones de douleur chez moi.

-C’est à dire?

-Quand j’ai mal il ne supporte pas que je l’arrose à l’arrière de sa jambe postérieure, comme moi le long du mollet. »

Vicomte ressentirait les douleurs de L., au point de les ressentir lui-même ?…

Thèmes de la dépendance et de la relation avec elle :

-Psychisme, Exclusif, trop

-Psychisme, Dépendant, des autres

-Psychisme, Compatissant

-Psychisme, Bienveillant

-Psychisme, clairvoyance

Vicomte  alors reçu carcinisinum en 200k environ 1 fois par mois. Voici le résultat sur 8 mois d’évolution :

 

 

L’évolution de la relation entre L. et Vicomte est elle aussi très intéressante : « Avant, il ne se posait que quand il était à côté de moi. Il y avait la crainte de me faire mal. J’ai vu le sarcoïde se couper en 4 et s’écarter. Puis la racine a diminué, et lui (Vicomte) s’est posé.

Il vit sa vie de cheval maintenant, il est moins empathique même si ça reste son fond. Il est à l’écoute au boulot et ne s’affole pas.

J’ai retrouvé le cheval que j’ai connu au début. »

 

CARCINOSINUM : L’INCARCERE

Voici ma vision de ce remède avec en italique les symptômes de la matière médicale.

 Carcinosinum est un nosode. C’est à dire qu’il est préparé à partir d’un tissu pathologique, comme tuberculinum pour la tuberculose, psorinum pour la gâle, medorrhinum pour la blennorragie, ou luesinum pour la syphillis.

Dans ce cas, le remède à l’origine fût fabriqué à partir d’une lésion de cancer du sein. D’autres souches ont ensuite été utilisées, à partir de cancer de l’estomac, du poumon, de la vessie et des intestins.

 

Ce tissu est donc celui d’une histoire pathologique, il est le révélateur d’une souffrance. Fabriquer un remède homéopathique à partir de cela me semble une démarche différente que de le faire à partir d’un minéral, d’un végétal, ou d’un animal. Un nosode correspond à la souffrance d’un corps, à une étape de vie. A la transformation du corps par la maladie. Pas n’importe quelle maladie, dans le cas de carcinosinum, puisqu’il s’agit du cancer.

 

C’est peut-être pour cela que carcinosinum est indiqué notamment, quand 2 ou 3 remèdes semblent nécessaires pour « couvrir » le cas. Quand la maladie a « envahi » l’individu, la personnalité de celui-ci. Ses symptômes propres sont masqués par le cancer et ses souffrances. Comme si deux forces contradictoires se battaient au sein de ce corps. Les symptômes de Carc. sont très mobiles et alternants. Ils changent continuellement, à l’image de ses goûts et envies pour un aliment par exemple, qui d’un moment à l’autre passent du désir au dégoût.

 

Il y a chez Carc. des antécédents familiaux: tuberculose, tumeurs, cancers, diabète…et des antécédents personnels: histoires de problèmes respiratoires, allergies, problèmes rhino-pharyngés, suites de vaccinations.

Pour comprendre la dynamique pathologique de Carc. , il faut revenir à la lésion cancéreuse.

Qu’est-ce qu’un cancer ? Les cellules de notre corps se spécialisent dans une fonction au cours de l’embryogénèse, la construction de ce corps : elles ont toutes le même ADN, le même code, pourtant, certaines seront des cellules hépatiques, d’autres intestinales ou musculaires. La première phase du cancer est une dédifférenciation. Un retour en arrière de la cellule. Un retour à l’origine, à une omnipotence, un temps où tout était encore possible : la cellule pouvait devenir : muscle, neurone, peau, foie, poumon, etc…Dans cette première période du cancer, elles perdent cette capacité spécifique, pour redevenir une quasi-cellule embryonnaire. Puis cette dédifférenciation devient multiplication anarchique, le processus s’emballe, la lésion grossit, se dissémine, envahit d’autres organes et le corps jusqu’à la mort.

Revenons à l’étude du remède homéopathique carcinosinum. L’étiologie principale chez carcinosinum est celle d’une éducation trop rigide, d’un carcan subi. Des suites d’une domination prolongée, de coups, d’abus, de violences, de peines ou de souffrances prolongées, de viol. Chez nos animaux, ce contexte se retrouve fréquemment lors de dressages violents, de maltraitances, ou de conditionnements. Ce peut-être aussi, au contraire, un contexte de surprotection.

Cette « éducation » rigide va engendrer un sens excessif du devoir, avec un aspect sacrificiel. Carc n’ose pas grandir : c’est un remède de retard de croissance, de nanisme infantile, d’enfants trop sérieux, précoce ou au contraire retardé, trisomique. Comme le disait Michel Zala : « Les patients carcinosinum, comme les cellules cancéreuses, ne peuvent se différencier : se sentant trop liées à leur « cellule familiale ». »

Alors, il se « dédifférencie », veut être comme l’autre, être l’autre, se mettre à sa place. C’est la définition même de l’empathie. Le « sympathetic » des anglo-saxons, cette rubrique du répertoire est fondamentale dans la problématique de carcinosinum. Il ressent profondément la souffrance de l’autre, a peur pour ses proches. C’est un hypersensible, très impressionnable, susceptible, sensible au moindre reproche, à la moindre réprimande. Carc est un grand remède d’anxiété par anticipation : avant un examen, un concours. Il est anxieux avant, et a peur après ; c’est un des remèdes de suites de peurs.

Il est sensible à la musique, à la danse. Cet affectueux, trop sensible, est bien sûr jaloux : il est dans une très grande dépendance affective. Marc Brunson résume carcinosinum par ces mots : « que serais-je sans toi ? »                                         Mais il reste qu’il n’ose pas, ce n’est pas un jaloux violent comme Lachésis, il est stoïque et comme natrum muriaticum, il est aggravé par la consolation. Il est incarcéré dans sa prison de douleur.

Cette hypersensibilité pour l’autre peut se révéler chez nos animaux par des comportements étonnants : comme ces chiens qui se mettent à attendre leur maitre derrière la porte un quart d’heure avant son arrivée, même quand ces retours sont irréguliers. Ou ce cheval qui « ressent » quand sa cavalière souffre de douleurs neuro-musculaires.

Il va développer des peurs : du monde, de la foule, mais en recherchant quand même la compagnie. Il peut aussi être claustrophobe: la tumeur « veut » de l’espace pour se développer…

Il est sensible également à l’ « environnement météo » : aux variations de températures, il aime l’air marin, et tout en ayant peur de l’orage, il aime regarder les éclairs.

Apres cette phase de dédifférenciation vient donc la phase de multiplication cellulaire explosive et anarchique : carcinosinum est un hyperactif !

C’est un maniaque, pointilleux, très regardant sur la propreté. Il est obstiné, un acharné dans son travail, il va jusqu’au bout de ce qu’il peut. C’est aussi une façon de réagir à son anxiété : il doit tout prévoir, tout contrôler.

Cette hyperactivité peut se traduire sur le plan comportemental par des tics (clignement des paupières), des stéréotypies (se ronge les ongles, tics de l’ours ou à l’appui pour les chevaux…).Sur le plan physique, ce sera des « hyperproductions » : tumeurs, cancers, pilosité excessive, verrues, mélanomes,  épithélioma, taches brunes, grains de beauté, formation de chéloïdes.

Carcinosinum est décrit par des homéopathes, notamment depuis l’analyse de Michel Zalla, comme des patients prisonniers des mots qu’ils n’osent prononcer : « Car-si-n’ose-nie-homme ».  Ils se sentent le bouc émissaire, chargé d’expier l’implacable malédiction qui pèse sur la famille depuis plusieurs générations. On retrouve ici le thème des antécédents familiaux.

Un symptôme typique : la coloration bleuâtre des sclérotiques, en particulier chez les enfants. Ce symptôme peut être le signe de l’ostéogénèse imparfaite, ou maladies des os de verres. D’origine congénitale, c’est un défaut d’élaboration des fibres de collagène du tissu conjonctif qui forme la trame osseuse. Cette maladie engendre des troubles de croissance, les personnes atteintes sont donc le plus souvent de très petite taille. On retrouve là encore, les thèmes de l’hérédité et des difficultés de croissance.

Comment grandir avec un passé qui vous charge ainsi ! Les excroissances de carcinisinum sont des « ex »-croissances. Carcinosinum grandit à travers les autres, à travers les générations passées, et il prend toutes les souffrances qui l’entourent.

 

 

L’histoire de L. et Vicomte raconte l’expérience d’une relation extraordinaire. Vicomte a été pris d’un tel amour pour elle, qu’il a voulu « prendre la douleur de L. ». La prendre symboliquement et physiquement. Voilà une vraie connexion entre deux individus, et celle-ci ne passe par aucun outil technologique moderne mais par un amour fusionnel, par une empathie totale et magnifique.

 

Carcinosinum est « officiellement » interdit en France et ne peut être commandé qu’à l’étranger, en Angleterre, en Suisse ou en Belgique. Quelle réglementation peut légitimement faire  perdre des chances  de guérison à des patients en rendant indisponible un remède au prétexte qu’il pourrait « représenté un danger », dont elle explique par ailleurs, qu’il ne peut être efficace « puisqu’il n’y a rien dedans » ?

Voilà une des contradictions dans lesquelles nos législateurs n’hésitent pas à verser pour entraver l’homéopathie. Les récents évènements de ce printemps sont un nouvel épisode de cette croisade. Dans le milieu de la pharmacie vétérinaire, le lobbying est de plus en plus virulent pour faire interdire l’usage de l’homéopathie, l’aromathérapie et la phytothérapie. Pourtant, nos éleveurs, sont, eux, de plus en plus demandeurs d’homéopathie au regard des résultats obtenus, et de l’absence de résidus médicamenteux qu’elle engendre. La société sera-t-elle consciente des enjeux en cours ?

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